Le pin

Ils ont remis de la pelouse à mes pieds. Cela ne sert à rien, elle finira asphyxiée comme les autres par les gaz d’échappement. Cela ne suffit sûrement pas à me rappeler mon bord de mer ; celui des marées lointaines, de la vase qui englue les pattes des oiseaux et les maisons au rebord de fenêtres crénelées ; les copains parasols groupés en canopée ; la grande dune au loin et les lampions l’été.


Me voici devenu aberration, je n’ai plus de maritime que le nom, planté sur ce rond-point comme une vulgaire décoration de Noël dans l’antichambre du périph.


L’odeur du goudron chaud sourd du sol en volutes puantes ; si cette saloperie pouvait fondre à jamais ! Mes racines déforment la masse brune et croûteuse ; y forment des rigoles et anfractuosités sur lesquelles butent les mobylettes. Un jour, elle perceront le revêtement, pour retrouver la mer.


Qu’elle est loin la caresse de l’écureuil… Me restent quelques merles rendus gras par les copeaux de poubelles du supermarché en face dont ils s’empiffrent. Ils se perchent, ventre en avant, ne chantent pas : le vacarme des voitures écrase leur voix.


Je vois les gens sortir du Leclerc, avec leur chariot ; les petits vieux le matin ; les familles, enfin, surtout les mères, le samedi, avec les gosses qui gueulent parce qu’elles ne les ont pas laissés prendre les bonbons en gélatine de porc aux caisses ; les jeunes à scooter, qui prennent le rond-point comme des barbares, les alcoolos en voiturette qui le contournent précautionneusement.


Ca ne s’arrête jamais : quand le magasin est fermé, le parking continue d’accueillir du monde. Le mardi soir, les entraînements de roller hockey ; les nanas n’ont pas l’air commode à se jeter les unes sur les autres, casquées comme des pilotes de formule 1. Le dimanche, c’est le marché aux voitures d’occasion, ça barguigne avant de sortir les liasses de billet. Entre hommes, souvent : les cylindrées, c’pas un truc de gonzesse.


Certaines nuits, je suis le seul témoin, sans compter la lune, des rendez-vous des amoureux sans chez eux ; les lampadaires qu’on n’éteint jamais se reflètent dans leur pare-brise mais je vois tout quand même et je ne vous dirai rien.


Je ne fais pas que voir : je sens aussi. Pendant des mois, certains ont pris d’assaut mon rond-point ; m’ont ceinturé de pancartes ; étouffé de fumées parfumées à la merguez et d’odeurs de palettes carbonisées. Certains avaient tendu des bâches entre mon tronc et mes branches ; maigre abri de plein vent sous lequel ils dormaient parfois. Un lit d’aiguilles ne les rebutait pas, tant qu’ils pouvaient se parler.


C’est plus calme désormais, ils ont été dispersés au canon à eau. J’en revois certains sortir du supermarché, toujours harassés, l’oeil rivé au ticket de caisse, le teint gris. Peut-être ont-ils acheté, parfois, pour leurs toilettes, des flacons à mèche réglables qui diffusent, paraît-il, mon odeur. Comme s’ils pouvaient la restituer.


Voici leur folie et leur ridicule : se croient maîtres de tout, et ne ressentent rien. Ils se jaugent et se jugent ; s’époumonent et s’éventrent. Des gens mourir en faisant des tout droit, j’en ai connu des tas. La tôle froissée et le sang qui imbibe le goudron ; l’odeur de fer qu’on lave à grande eau jusqu’au prochain accident.


Tout ceci m’épuise. Mes bourgeons ne poussent plus que près de mon tronc ; j’économise ma sève, la gardant en mon coeur. Il fait trop chaud, de toute façon, pour espérer prospérer ; je mourrai sans descendance, et alors ? Février comme avril, mai un août qui s’ignore, décembre tel octobre au carré…


Parfois, je rêve de partir une nuit, sans souffrir, comme les amis de l’été dernier. Le brasier n’a qu’étêté les plus chanceux ; réduit en cendres les autres, sur des kilomètres. Une mosaïque fauve et vert, vue du ciel. On replantera, avaient-ils dit derrière leur pupitre en PVC jeté à la hâte sur le parking d’un gymnase, alors que les fumerolles poursuivaient leur travail de sape dans les sous-bois voisins.
Les copains pas trop abîmés pourraient toujours servir, déclaraient-ils, broyés pour de la pâte à papier ou des cartons d’emballage ; ceux que je vois déborder des conteneurs du Leclerc.


Sur mon îlot bétonné, je peux qu’espérer une combustion spontanée : peu probable. On ne m’incendiera pas non plus, l’essence coûte trop cher désormais. Je n’ai qu’à attendre qu’une maladie me rende chauve de mes aiguilles et contamine mon écorce, ou plus rapide, qu’un projet de lotissement ou de skate-parc mette un coup d’arrêt à mon existence. Mais promis, on penserait à des arbustes pour me remplacer.

Le balai

I

Assise sur une demi-fesse dans la salle d’attente, elle attendait fébrilement que le médecin la reçoive. La porte du cabinet s’ouvrit. Elle se précipita. « Entrez, asseyez-vous », lui glissa le docteur, la bouche et le nez voilés du masque qui avait recouvert la moitié du visage de la planète depuis quelques mois. «  C’est que… je ne peux pas m’asseoir », lui répondit-elle. « Allons bon, qu’est-ce qu’il vous arrive encore ? » interrogea le médecin, ses yeux gris plissés par la malice.

Il la connaissait bien et l’avait déjà reçue de nombreuses fois dans son cabinet qui embaumait les huiles essentielles.

«  Docteur, je… je ne peux plus m’asseoir. J’ai une douleur intense dans le… Enfin dans le… »

« Ah. » Ses yeux redevinrent sérieux. « Il va falloir que je regarde ! »

« Non, hurla-t-elle, y’a pas moyen, vous n’irez pas regarder cet endroit. » « Mais enfin, je suis obligé, si je veux poser un diagnostic. » « Oui, mais ça a l’air d’être Beyrouth, là-dedans,

 », gémit-elle. « Oh, ma petite dame, vous savez, j’en ai vu d’autres. Et puis j’adore le Moyen-Orient. Venez donc par ici. »

Elle ôta son pantalon et sa culotte, s’allongea à regret sur la table d’examen. Le médecin réapparut, une lampe de poche dans sa main droite. « Bon, ne criez pas, ça risque de chauffer un peu, à cause de la lumière », prévint le praticien avant de plaquer l’engin sur Beyrouth.

Elle retenait sa respiration tellement fort que la tête lui tournait. «  Vous voyez quelque chose, Docteur ? J’ai vraiment très mal. »

« Attendez-, je ne suis pas sûr… Ah, si, si, ça y est. Je vois quelque chose. Attendez, je vérifie… Ah oui, oui, on dirait bien… » « On dirait bien quoi ? » « Rhabillez-vous, je vais vous expliquer. »

Elle enfila ses vêtements et s’essuya le front.

L’oeil du médecin n’était plus du tout rieur. « Il va falloir faire des examens complémentaires, mais je crois que vous souffrez du syndrome du balayus maximus. » « Et c’est quoi, ce truc ??? »

«  Hum, pour vous donner une image très parlante… Vous avez un balai dans le rectum. » « Quoi ???? Vous vous fichez de moi, docteur », ulula-t-elle, à deux doigts de défaillir. « Non, je vous assure, je suis très sérieux. C’est un mal dont souffrent un certain nombre de gens. »

Sonnée, elle s’avachit sur la chaise, avant de se redresser en hurlant. « Aïe, mais c’est ça qui me fait aussi mal ! Mais comment est-il arrivé, là ce truc ? Et il est gros comment ? Je ne comprends pas… »

Le praticien s’adoucit : « Cela diffère selon les patients. Certaines causes sont génétiques, d’autres liées au stress. Mais cela concerne environ une personne sur dix. » « Mais c’est énorme ! » «  Oui, après chacun n’a pas le même type de balai. Certains sont tellement petits qu’on ne les distingue jamais et que les patients ne s’en rendent même pas compte. D’autres doivent subir des interventions tellement les balais deviennent handicapants pour la vie quotidienne. J’ai même vu des râteaux ! » «  Des râteaux ? Je m’en suis pris un certain nombre dans ma vie, mais je n’aurais jamais cru que ça pouvait être autre chose qu’une image… » souffla-t-elle, atterrée. « C’est comme se prendre un vent, ce n’est pas qu’une image. Des fois vous êtes balayé par une bourrasque, sourit le médecin. Eh bien le balai dans le cul, ou le râteau, c’est pareil ! »

Elle était muette de honte et de dépit. « Mais si c’est génétique, ça veut dire que mes parents aussi, ou mes grands-parents… ? » « Interrogez-les, répondit le médecin. Ce ne sont pas des affections dont on parle librement dans les familles… En attendant, ne vous inquiétez pas trop, d’accord ? Je vais vous prescrire une radio et vous donner un traitement pour atténuer les douleurs. Tenez-moi au courant », conclut-il en la saluant de loin.

II

« Mais tu le savais, toi ???? » Elle tournait en rond dans le salon de l’appartement de sa mère depuis une bonne dizaine de minutes. Sa génitrice regardait fixement le plancher. « Mais réponds, c’est insupportable ! Tu te rends compte que j’ai un balai dans le cul, que tout le monde le savait sauf moi ! »

« Ma chérie, c’était compliqué d’en parler. Ton père et moi avions des doutes depuis ton enfance. Tu étais tellement sérieuse qu’on se demandait si quelque chose ne clochait pas. Mais comme tu étais très souple en même temps, on se rassurait en se disant que tu avais été épargnée. Tu te rappelles, comme tu gérais le grand écart en cours de gym ? »

« Oui, le grand écart facial, je le réussissais, mais ça faisait un mal de chien. Et du coup, je suis la seule de la famille ? Tu dis que tu avais des doutes, mais comment tu aurais pu soupçonner ça ? »

«  Mamie Thérèse », souffla sa mère. « Quoi, mamie Thérèse ? » « Mamie Thérèse en avait un. Toute sa vie, elle l’a traîné. Et tu penses bien qu’à l’époque, ça ne se soignait pas et surtout, on n’en parlait pas ! » « Mais ça se traduisait comment ? Et comment tu l’as su ? » « A son décès. Au moment de l’incinération… Apparemment, le sien était un modèle avec du métal. Ca a sonné dans le four, et ça a failli faire disjoncter le système de brûlage. » « Tu déconnes ?? » « Non, je te,jure, on a retrouvé le manche à balai et la pièce de métal parmi les cendres… Mais elle ne s’était jamais plainte. On a juste compris, après, avec les cousins, d’où venait cette rigidité perpétuelle qu’elle avait. » « Ah ben c’est génial, j’adore. Et toi, tu t’es fait dépister ? » « Oui, quand j’ai eu 20 ans, et les examens n’avaient rien donné… » « Youpi, ça a donc sauté une génération. Franchement, c’est la classe.»

Sa mère lui étreignit l’épaule. « Tu sais, chérie, balai ou pas balai, je t’aime et ton père aussi. » C’est le moment que choisit l’homme à tout faire de la copropriété pour passer devant la fenêtre, une pelle à la main. Elle fondit en sanglots.

III

Elle tenait sa radio serrée contre sa poitrine. Le spécialiste avait du retard, et son anxiété montait crescendo. L’examen au cabinet de radiologie avait été éprouvant. Le radiologue l’avait rudoyée : « Oh mais vous savez, on en voit tous les jours, des cas comme le vôtre, faut vous détendre madame. Faut arrêter de chouiner pour un rien ! » Elle aurait bien aimé l’y voir, lui. Les douleurs s’étaient atténuées grâce aux comprimés prescrits par le médecin traitant. Mais la conscience aïgue d’avoir un article de quincaillerie complet logé dans son séant l’empêchait de dormir.

La porte du cabinet s’ouvrit. L’entraillologue était grand, chauve comme un œuf, avec des lunettes qui lui faisaient penser au Premier ministre lors de son allocution de la veille. On en avait repris pour six mois de masques et de gel qui pique sur les mains. « Ca va pas m’aider à me détendre », songea-t-elle, avant d’entrer dans la vaste pièce.

« Alors, madame, c’est votre médecin traitant qui vous envoie pour un soupçon de balayus maximus, c’est bien cela ? » « Oui, j’ai de forte douleurs là où vous imaginez, et il m’a prescrit une radio. Je l’ai amenée. » Le médecin déplia sa haute silhouette de derrière son bureau pour examiner le cliché. Le balai y apparaissait en négatif, dans toute sa splendeur, botte de paille infiltrée quasi entre les poumons, et manche positionné droit comme la justice, son extrémité placée à quelques centimètres en amont du rectum. « Hum, effectivement, peu de place pour le doute, marmonna le médecin. Mais plutôt que de balayus maximus, je parlerais davantage de balayus feministus… » « C’est-à-dire ? », l’interrompit-elle. « Nous allons vérifier : vous êtes féministe ? » « Ah, oui, certainement, et depuis des années ! » « C’est un signe qui ne trompe pas », affirma le praticien. « Et pourquoi ? » « La dernière étude de l’Inserm est formelle : on recense une incidence du syndrome du balai bien plus élevée chez les personnes se reconnaissant comme féministe que chez le reste de la population. Il semblerait que l’aigreur provoquée par ces… convictions concourent à modifier une hormone dans le corps. Celle qui permet de supporter le patriarcat. » « Attendez, il y a une hormone qui permet de supporter le patriarcat ? » Il roula des yeux. « Evidemment ! Vous voyez bien que le système roule tout seul depuis des millénaires. L’homo sapiens s’adapte en permanence. Il s’est donc mis à produire une hormone pour mieux supporter le système. »

« Ah oui, en effet, ça semble plausible, murmura-t-elle. Sauf que moi, manifestement, mon esprit ET mon corps le rejettent…» « Vous n’êtes pas la seule, loin de là, tempéra le spécialiste. C’est à vous de décider ! On vit très bien avec, je vous assure. Après, il est certain que cette rigidité peut vous empêcher d’avoir des relations harmonieuses avec les autres…Vous serez certainement plus aimable, au sens premier du terme, si vous optiez pour la balayochtomie. » « Au sens premier du terme, vous voulez dire, au sens de ce qui est acceptable par la majorité ? Je m’en fous de faire l’unanimité, moi ! » « Vous voyez, vous vous emportez ! C’est typique, typique », sussura-t-il en dodelinant doctement de sa grosse tête. « Ecoutez, vous avez une semaine de délai de réflexion. Prenez le temps de penser aux conséquences et voyez avec ma secrétaire lundi prochain. Mon planning d’opération se remplit à vue d’oeil. Sale période… »

IV

« Non, mais meuf, tu crois vraiment que tu vas plus pécho si on t’enlève ce truc du cul ? » Bonnie éclata de rire, de l’autre côté de l’écran du téléphone. Son amie s’interrompit pour boire une lampée de gin. En fond sonore, Robert Smith s’égosillait. « Oui, mais tu sais, répondit Audrey, j’ai fait le lien : comme les poils du balai atteignent presque mes poumons, je me dis que c’est à cause de ça que j’ai une gêne respiratoire le soir avant d’aller dormir… »

« Ah oui, c’est tout à fait possible. Ca, c’est un vrai argument : dégager ton plexus, mieux recevoir les énergies, c’est ok. Mais voilà, ce que je veux te dire, c’est que les arguments du doc, c’est du jugement de valeur. Tu trouveras quelqu’un qui t’apprécie, balai ou pas balai quoi ! Quand tu vois le nombre de catégories cheloues sur Youporn, et le nombre de trucs que les gens se mettent dans le cul, moi je t’assure, que y’en a pour tous les goûts ! » Elles pouffèrent.

Bonnie reprit : « Et puis en vrai, j’aime assez l’idée. En fait t’es une sorcière avec balai intégré ! C’est ce que tu voulais non ? »

« Ouais, t’as raison. Allez, je vais faire un tour au-dessus des toits, je te laisse. » Elle reposa le téléphone, songeuse.

V

Tiens, il manquait une ampoule au néon, remarqua-t-elle. Allongée sur le lit- brancard juste devant la porte de la salle d’opération, elle attendait que l’anesthésiste arrive pour l’envoyer dans les limbes. « J’ai tellement hâte que ce soit fini », songea-t-elle.

Elle s’était arraché les cheveux pendant tout le délai de réflexion. Le garder ? L’enlever ? Elle avait bien vécu 35 ans avec ce balai, ce n’était pas maintenant qu’elle allait changer… Et puis, elle avait peur de s’écrouler si on lui ôtait ce qui avait fait office de colonne vertébrale de renfort. Car oui, elle était rigide, mais elle tenait la route. Plus de syndrome du balai l’aiderait à mieux respirer, mais elle avait eu peur de perdre sa singularité.

Finalement, l’argument de la santé l’avait emporté, assortie de la peur que le balai ne se développe encore davantage. On avait vu des gens, lui avait glissé la secrétaire de l’entraillologue, dont le balai finissait par leur sortir des oreilles ! Une sorcière, oui. Un phénomène de foire, non !

L’anesthésiste arriva. Replète et souriante malgré sa charlotte, ses gants et son double masque, elle lui prit la main brièvement avant de positionner la perfusion. « Alors, vous êtes prête ? » « Pas vraiment, répondit-elle. Mais j’imagine que maintenant, c’est trop tard pour une réclamation… » « Oui, en effet. Vous comptez avec moi jusqu’à cinq ? Un, deux, trois… »

Dahu ailé

L’autre jour, une expression un brin désuète s’est insidieusement installée dans mon esprit. C’était « avoir de l’inclination pour quelqu’un ». Je ne sais pas d’où ça m’est sorti, c’est comme quand je me réveille le matin avec « Père Dupanloup monte en ballon » incrusté dans mon cerveau reptilien alors que j’ai clairement rien demandé et encore moins rêvé d’un prêtre bien outillé qui part voir si Dieu existe en montgolfière.

Donc, là, mon inconscient me soufflait cette histoire d’inclination, j’ai décidé de la prendre au sérieux et de m’interroger. En vrai, ça veut dire, quoi, cette expression ? En langage Tinder 2.0, ce serait avoir un crush, un coup de cœur, le truc qui fait que t’as envie de revoir le mec ou la nana que tu viens de rencontrer, mais en plus classe #Molière.

Ca cristallise le moment où tu sens aussi que le déséquilibre s’installe : tu montes, tu montes, tu montes au-dessus du niveau de la mer, avec des ailes en verre recyclé, mais sans savoir si la personne en face monte, monte, monte aussi, ou si elle reste cruellement sur ses deux jambes, bien ancrée dans le sol. En gros, c’est le moment où potentiellement, tu sens le gadin venir. L’impression d’être dissonant, comme si tu marchais sur des échasses, tandis que l’objet de ton inclination ne remarque rien.

Ou encore pire : l’impression d’être comme le dahu, cet animal chimérique montagnard dont on dit qu’il a des pattes plus courtes d’un côté, en fonction de la pente le long de la laquelle il se déplace. Donc en gros, quand tu as de l’inclination pour quelqu’un, t’es en mode dahu : deux pattes plus longues (ton cœur qui s’emballe), deux pattes plus courtes (pour faire genre tu restes la tête froide), le tout accolé à une montagne (ça marche aussi à la mer le long des jetées en béton, ou dans certains coins de campagne, avec des talus assez hauts, ou même, tiens des roundballers) que t’es obligé de longer pour pas la jouer Buster Keaton toutes les cinq minutes.

Donc, clairement, on le sait tous : parfois la vie a des allures de faux plat qui s’éternise, et parfois, on a envie de souffler. Pourquoi se rajouter des randos avec une jambe raccourcie à la scie circulaire et des ailes qui pèsent trois tonnes sur le dos ? Si vous avez des réponses satisfaisantes, envoyez-moi un pigeon voyageur. J’essaierai de lire son message… quand je me serai relevée.

Un peu de limonade ?

Quand un mec me plait, je me sens comme un citron dans une limonade : flottante. Avec des morceaux qui finissent pas s’effilocher. Au bout de quelques temps, je ne suis plus qu’une pulpe ambulante avec les bulles de limonade qui m’envoient des scuds que je ne peux même plus amortir.

Difficile d’avoir l’air intelligente dans ces moments-là. Surtout que les mecs, souvent, la limonade, ils trouvent ça trop sucré. Ils préfèrent la bière. Blonde. Et puis c’est dur d’avoir l’air intelligent quand un mec me plait, car pour qu’un mec me plaise, il faut que je l’admire pour quelque chose.

Ce qui signifie qu’il doit savoir faire quelque chose que je ne sais pas faire ou mal faire. Genre : cuire du riz ou lire un livre d’astrophysique sans faire d’AVC. Le dernier mec qui m’a plu c’était ça : de l’astrophysique et des poèmes en allemand dans le texte. Clairement, en face, je me liquéfiais, comme dans la scène d’Amélie Poulain où elle n’a pas osé dire à Nino Quincampoix, qui l’avait pourtant reconnue, que oui, c’était elle la fille qu’il cherchait partout dans Paris.

Au final, ça finit par marcher pour elle parce que c’est un film. Moi, en mode rondelle de citron atomisée, c’était juste couru d’avance que je resterai seule dans mon verre de limonade. Même si le mec en question n’aime pas la bière.

Et pan

Quand je rencontre un mec, j’aime bien imaginer comment il sera au lit. Parfois, c’est plutôt comme je me l’imaginais, parfois…non. Et des fois, l’expression le jour et la nuit prend carrément tout son sens.

Exemple, un copain tout doux dans la vie, porté sur le ying et le yang, la méditation , la bienveillance, toussa toussa. Putain, le premier truc qu’il me demande au lit c’est : « Quelle est ta position sur la fessée ? » Je suis un peu restée comme deux ronds de flan, je ne m’y attendais pas du tout.

Clairement, je pensais qu’il allait me proposer de me masser les pieds ou un autre truc détente, quoi. Et bien, nonnnnn. Mais attendez, c’est pas tout. Parce que il n’y avait pas que l’humeur qui était belliqueuse, parce que quand les travaux pratiques ont été lancés, c’était ENCORE plus flagrant : le mec était JUSTE UN BOURRIN. En mode attends, attends, tu viens de me perforer le col de l’utérus là Jean-Michel, j’ai mal, là, ARRETE-TOI ou je vais avoir besoin d’une ITT de cinq jours.

Donc en gros tu pars au lit en te disant, trop bien, je vais faire l’amour avec Gandhi, et tu te retrouves avec Kung fu Panda. Remboursez.

Hara-kiri

Annoncer à un homme qui te plait qu’il te plait, c’est quand même coton, non ? Perso, je le fais à chaque fois, parce que je suis honnête et qu’on a qu’une vie, mais je me suis rendue compte que c »était une initiative diversement appréciée.

Parce que généralement, t’as quand même l’impression d’annoncer que tu vas commettre un attentat. Tu vois le mec qui se décompose, au ralenti, ses chevilles amorcent une rotation, le pied se lève et la main vient se placer près du visage en mode réflexe d’auto-défense… Tu sens clairement que se prépare un fouetté de la jambe droite. C’est assez spectaculaire et plutôt traumatisant, à vrai dire. Parce qu’on est en 2019, qu’on nous bassine avec les initiatives, la start-up nation, nia nia nia…

Mais quand t’es une meuf, et que t’avoues tes sentiments à un mec, t’as quand même toujours cette impression de t’être faite hara-kiri, genre t’aurais dû te laisser séduire sans rien dire, et surtout, sans rien montrer. Là, tu t’es flinguée toute seule. Alors, des fois, pour faire passer la pilule plus facilement, j’essaye de faire des trucs drôles. Comme ça, je me dis, si je me prends un vent, au moins le mec se rappellera de moi. Ou pas.

Par exemple, y’a quelques mois, j’ai carrément écrit un CV et une lettre de motivation. Evidemment, j’avais orienté ça de manière à interpeller ma cible, n’est-ce pas, à la chaluter pour espérer remonter le poisson. Bon, autant vous dire que l’approche ressources humaines (ou halieutiques, ça dépend ce que vous mettez derrière le H), ça n’a pas fonctionné. Parce qu’en fait j’avais détaillé, dans compétences annexes : créneau à gauche, experte (histoire de casser le cliché de la nana qui sait pas conduire), et fellation, niveau expert aussi. Plus tout un tas de trucs très intéressants sur moi, hein. Devinez ce que le mec a retenu ?

Et ta soeur

Vous aussi, vous trouvez que les célibataires endurcis, ça fait des blagues de mauvais goût ? Ben oui comme on se parle tout le temps tout seuls à nous-mêmes, ben on rigole de nos propres blagues, donc on n’a plus l’habitude.

Plus sérieusement, cette expression-là, célibataire endurci, ça veut dire quoi ? Ca veut dire que ton corps est dur comme de la pierre parce que plus personne ne le touche (c’est le moment de pleurer à chaudes larmes, allez-y, laissez-vous aller).

Non mais par exemple, la dernière fois que j’ai fait l’amour, il y a huit mois, quatorze jours et trois heures, et bien, le lendemain, j’avais tellement de courbatures que j’avais l’impression d’être passée sous un camion. Plus entraînée la meuf, les tendons rigides comme des ficelles de string d’héroïnes de télé-réalité, le cardio en mode courant alternatif, un coup le sang passe, un coup il passe plus, tu suffoques, tu transpires. Et le lendemain, tu fais le bilan coût-avantages, hein, clairement, parce que t’es à la limite de l’arrêt maladie tellement tu peux plus arquer.

Voilà c’est ça, ce que ça veut dire célibataire endurcie. Comme de parler à son frigo, aussi, quand tu rentres le soir. Je suis sûre que tout le monde l’a fait au moins une fois. Enfin, donc, tu rentres de ta journée et idéalement tu aurais envie que Ryan Gosling t’attende pour te questionner tout en te massant les épaules et plus si affinités, mais la réalité est la suivante : t’as déjà bouffé devant l’ordi, mais t’as envie d’un snack consolatoire genre beurre de cacahuètes confiture, donc tu ouvres ton frigo.

Et tu te rends compte que dans sa grande fourberie, la seule chose qu’il est capable de faire, c’est de te regarder d’un néon torve qui te nique les pupilles et de te susurrer : « alors, meuf, t’es encore rentrée bredouille, et pour fêter ça, tu vas te claquer une tartine à 1500 calories ? » Mais bon, encore ça c’est rien par rapport à l’absence sidérale de vie sociale que tu peux expérimenter hors de ton appartement.

Parce que quand tu es célibataire endurcie, y’a un effet pervers : tous tes potes, amis, connaissances ou assimilés sont presque tous… en couple. Enfin c’est valable quand tu arrives vers 30 ans en général, avant c’est fluctuant, et après, t’es divorcé, ou en instance de divorce. Donc tout le monde est en couple et s’invite mutuellement, mais…en couple. Histoire de superstition, pour pas être treize à table ou ce genre de conneries là, ben ils prennent pas le risque de t’inviter toi, toute seule.

Comme si t’étais moins intéressante quand t’avais personne à ton bras ou que tu pouvais pas t’entendre avec les gens qui sont en couple. J’ai pas trouvé d’explication rationnelle, en fait. Alors, du coup, ben tu te rabats sur les copains et copines célibataires dont tu sais qu’ils vivent la même galère que toi, et du coup ben tu pleures sur leur épaule, c’est hyper jouasse.

C’est une histoire de cercles concentriques, toi et les autres célibataires dans un cercle, et les gens en couple dans un autre, qui gravite devant ton nez, mais les deux cercles ne peuvent se rejoindre que si tu ramènes un gus. Alors, qu’il soit moche, naze, masculiniste, qu’il vote Le Pen, on s’en fout, du moment que ça te permet d’être invitée aux Réveillons du nouvel an, baptêmes et autres soirées raclette…

Nan, je déconne, évidemment. Je préfère pleurer devant ma soupe miso, seule chez moi, que je manger de la raclette chez des gens qui m’invitent pas parce que je suis dans un cercle qu’ils n’ont pas envie de faire l’effort d’atteindre.

Crowdfunding

Pour continuer sur le mode, splendeur et misère des réseaux sociaux, j’ai des potes de potes de potes, enfin des gens que je ne connais pas, en fait, qui ont appelé leur chat Hashtag. Pour ceux qui ne comprennent pas, et on ne leur en voudra pas, c’est le signe de reconnaissance phare sur Twitter, et c’est devenu un tic de langage chez les hipsters.

Genre c’était comment ta journée ? « Ouhla, ma cheffe m’a saoulée, hashta relou, et toi ? Ah ben oui, c’ était en mode hashtag j’ai rien branlé ». Donc ce couple, là, a appelé son chat Hashtag. En diminutif ça donne hash, c’est dans l’air du temps aussi.

Et l’histoire hallucinante avec cette bestiole, c’est que le chat susnommé a eu un accident, il est tombé du toit je crois et s’est cassé toutes les pattes. Et bien, ses maîtres ont mis en place… Un financement participatif pour le faire soigner. C’est-à-dire que des gens comme vous et moi, enfin plutôt comme vous et vous, ont participé à une collecte de fonds sur Internet pour pouvoir payer le véto à la bestiole.

Et ça a fonctionné…Ils ont réussi à réunir plusieurs centaines d’euros, de gens qu’ils ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam. Ca laisse pensif quand même, non ? Ca me fait penser aux jeunes payés au lance-pierres qui essaient de faire rentrer de nouveaux adhérents pour des associations caritatives. Vous savez, ils se mettent en plein milieu des rues piétonnes des centre-villes, souvent habillés d’un Kway super laid avec marqués MSF ou Greenpeace.

Vous avez déjà observé la manière dont les gens baissent la tête en passant à côté d’eux, ou carrément leur répondent comme à des clébards ? C’est assez hallucinant. La prochaine fois que j’en croiserai un, je lui dirai d’axer sa communication sur les chats aux pattes cassées. Avec des photos en gros plan du chat avec les pattes dans le plâtre. Je suis sûre que ça porterait davantage que les glaciers qui fondent et dont tout le monde se fout, ou les gamins décharnés et qui crèvent du choléra au Yémen.

Future is feminist

Episode 212 de splendeur et misère du célibat : je continue de louvoyer sur les réseaux virtuels en quête d’un homme qui lit, et pourquoi pas des bouquins écrits par des femmes. Parce que je vous ai pas dit ? Je suis féministe. Ouhhhhh, le gros mot.

Du coup, ça vous fait rire, j’imagine : «  Et elle se demande pourquoi elle est toujours célibataire ». Oh, oh, oh, oh, rire du père Noël. Oui, c’est vrai, ça fait peur, ça, féministe. L’autre jour, je discutais avec un collègue d’une cinquantaine d’années à qui j’expliquais que ça voulait juste dire qu’on voulait l’égalité des droits entre les sexes. Et là, peur de rien, il me dit : « Ben dans ce cas, pourquoi vous ne changez pas de mot ? »  Non, on va pas changer le mot juste pour te faire plaisir ou parce que t’as la trouille de ce qu’il veut dire.

Des fois, messieurs, vous me faites bien rire, quand même avec ça. Un autre collègue, une fois, m’avait demandé, alors que je venais de lui faire une remarque : « Mais tu peux pas arrêter d’être féministe deux minutes ? » Euhhh, comment te dire. Attends, on va trouver un exemple parlant, que même toi tu peux comprendre : c’est comme si tu disais à Nelson Mandela : « Euhhh Nelson, tu pourrais pas arrêter deux minutes d’être pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs, steplé ? »

Ca reviendrait à dire : écoute, tu veux juste pas admettre que oui, la vie est injuste, oui, c’est moi qui aie le pouvoir, qui vais le garder à tout crin, tes hurlements de goret ça commence à bien faire, ferme-là.. Bah nonnnnnn ! Double fuck ! J’arrêterai JAMAAIIISSSSS ! ET J’aurais JAMAAAISSSS de mec. Non, je rigole.

Enfin, j’espère que non, ce qui est sensiblement différent. Donc, en gros, je suis féministe tout le temps, même quand je dors, mais parfois, je relâche légèrement la pression. Quand même, on est pas des robotes (féminin de robot, oui, ça s’accorde). Je frôle même peut-être la contradiction, aussi. Par exemple, le soir avec une grosse journée de boulot, je regarde l’émission Les reines du shopping.

Je sais pas si vous connaissez, c’est avec Cristina Cordula, l’ex-top brésilienne qui est devenue styliste. Ma chéwie, toussa toussa. C’est une compétition de shopping, où les meufs courent partout comme des ratons-laveurs éblouis par les phares d’un camion-benne canadien, dans Paris, pour trouver les fringues les mieux adaptées à un thème précis. Genre sexy avec une chemise à carreaux, bohème en robe de bure, ou bien working-girl à la ferme.

Donc en fait, clairement, si tu veux être bien vue et gagner le concours, vaut mieux être mince, avec de longues jambes, de beaux cheveux soyeux et lisses, et l’envie de porter des mules pailletées et des jupes crayons fendues à l’arrière. L’archétype de la secrétaire sexy de Mad Men, pour ceux qui connaissent. Une certaine idée de ce que doit être une femme, quoi. L’image d’Epinal de la féminité, moderne en surface, réac quand tu grattes un peu.

Mais j’aime bien regarder ça le soir, dans mon lit, en me grattant la chatte, justement, avec le paquet de Monster munch à portée de main. Ca me détend.

Pauvre Harper Lee

Vous avez jamais remarqué que Tinder, ça rime avec mal de mer ? Vous savez, c’est une application sur le smartphone où vous pouvez trouver l’âme sœur ou un plan cul, cochez la case correspondante, en faisant glisser les photos des mecs de droite à gauche s’ils vous plaisent pas, ou en envoyant un super like, dans l’autre sens.

Attention aux fausses manip ! Ca m’est déjà arrivé d’envoyer un super like à un mec qui ne me plaisait pas, mais alors pas DU TOUT. Et le hasard, qui fait très très mal les choses, c’est que lui aussi m’avait likée de son côté. Du coup je m’étais empêtrée à lui expliquer que j’avais juste fait une fausse manip. C’était horrible, et au bout d’un moment il ne répondait plus. Si ça se trouve, il s’est pendu avec le fil de son téléphone, je saurai jamais.

Ah, Tinder, je pourrais ne parler que de ce sujet tellement il ya des situations cocasses. Une fois, je discutais avec un mec, qui avait l’air plutot pas mal dans ce sens qu’il ne m’écrivait pas salut ça va SAVA, oui, je sais, c’est débilitant, mais vous savez, au bout de plusieurs semaines sur Tinder, vous êtes tellement désespérée que vous réduisez considérablement vos exigences…

Bon, donc le mec écrivait sans trop de fautes, et d’un coup, me dit que quand il a un peu de temps, il aime lire. Là, clairement, perdue dans ce tunnel de SAVA depuis des semaines, autant vous dire que je vois tout à coup la lumière ! Je lui demande quel est son livre préféré, et là, explosion de joie : « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », de Harper Lee. Un de mes livres préférés aussi. Et quel soulagement, parce que sur Tinder, tu sais jamais trop si le mec va te sortir un titre de SAS ou la biographie de Laurent Wauquiez.

Mais là, Harper Lee, parfait, je respire, et je commence peut-être même à me projeter vers un café avec le mec (oui, je sais, il m’en faut peu, mais il y a certains mots magiques, comme ça, un peu comme féminisme ou foie gras, mais on aurait le temps d’en reparler). Et là… Il me dit : j’aime bien ce livre car je trouve que ce mec-là, l’auteur, il écrit bien. Poin poin poin poin… Donc en gros, c’est ton livre préféré, mec, et tu sais même pas que l’auteure, ben c’était une femme ? C’est comme si tu me disais que ton film préféré c’est la « Grande vadrouille, cette immense tragédie ».

Comment vous dire que j’ai vu la tasse de café se renverser toute seule. C’est peut-être sévère, mais je peux pas pardonner ça : le manque de curiosité de base. Comme ma pote sapiosexuelle avec la Bibliothèque nationale de France, c’est ré-dhi-bi-toire. Donc exit Harper Lee, et bonjour tristesse. Again.