I
Assise sur une demi-fesse dans la salle d’attente, elle attendait fébrilement que le médecin la reçoive. La porte du cabinet s’ouvrit. Elle se précipita. « Entrez, asseyez-vous », lui glissa le docteur, la bouche et le nez voilés du masque qui avait recouvert la moitié du visage de la planète depuis quelques mois. « C’est que… je ne peux pas m’asseoir », lui répondit-elle. « Allons bon, qu’est-ce qu’il vous arrive encore ? » interrogea le médecin, ses yeux gris plissés par la malice.
Il la connaissait bien et l’avait déjà reçue de nombreuses fois dans son cabinet qui embaumait les huiles essentielles.
« Docteur, je… je ne peux plus m’asseoir. J’ai une douleur intense dans le… Enfin dans le… »
« Ah. » Ses yeux redevinrent sérieux. « Il va falloir que je regarde ! »
« Non, hurla-t-elle, y’a pas moyen, vous n’irez pas regarder cet endroit. » « Mais enfin, je suis obligé, si je veux poser un diagnostic. » « Oui, mais ça a l’air d’être Beyrouth, là-dedans,
», gémit-elle. « Oh, ma petite dame, vous savez, j’en ai vu d’autres. Et puis j’adore le Moyen-Orient. Venez donc par ici. »
Elle ôta son pantalon et sa culotte, s’allongea à regret sur la table d’examen. Le médecin réapparut, une lampe de poche dans sa main droite. « Bon, ne criez pas, ça risque de chauffer un peu, à cause de la lumière », prévint le praticien avant de plaquer l’engin sur Beyrouth.
Elle retenait sa respiration tellement fort que la tête lui tournait. « Vous voyez quelque chose, Docteur ? J’ai vraiment très mal. »
« Attendez-, je ne suis pas sûr… Ah, si, si, ça y est. Je vois quelque chose. Attendez, je vérifie… Ah oui, oui, on dirait bien… » « On dirait bien quoi ? » « Rhabillez-vous, je vais vous expliquer. »
Elle enfila ses vêtements et s’essuya le front.
L’oeil du médecin n’était plus du tout rieur. « Il va falloir faire des examens complémentaires, mais je crois que vous souffrez du syndrome du balayus maximus. » « Et c’est quoi, ce truc ??? »
« Hum, pour vous donner une image très parlante… Vous avez un balai dans le rectum. » « Quoi ???? Vous vous fichez de moi, docteur », ulula-t-elle, à deux doigts de défaillir. « Non, je vous assure, je suis très sérieux. C’est un mal dont souffrent un certain nombre de gens. »
Sonnée, elle s’avachit sur la chaise, avant de se redresser en hurlant. « Aïe, mais c’est ça qui me fait aussi mal ! Mais comment est-il arrivé, là ce truc ? Et il est gros comment ? Je ne comprends pas… »
Le praticien s’adoucit : « Cela diffère selon les patients. Certaines causes sont génétiques, d’autres liées au stress. Mais cela concerne environ une personne sur dix. » « Mais c’est énorme ! » « Oui, après chacun n’a pas le même type de balai. Certains sont tellement petits qu’on ne les distingue jamais et que les patients ne s’en rendent même pas compte. D’autres doivent subir des interventions tellement les balais deviennent handicapants pour la vie quotidienne. J’ai même vu des râteaux ! » « Des râteaux ? Je m’en suis pris un certain nombre dans ma vie, mais je n’aurais jamais cru que ça pouvait être autre chose qu’une image… » souffla-t-elle, atterrée. « C’est comme se prendre un vent, ce n’est pas qu’une image. Des fois vous êtes balayé par une bourrasque, sourit le médecin. Eh bien le balai dans le cul, ou le râteau, c’est pareil ! »
Elle était muette de honte et de dépit. « Mais si c’est génétique, ça veut dire que mes parents aussi, ou mes grands-parents… ? » « Interrogez-les, répondit le médecin. Ce ne sont pas des affections dont on parle librement dans les familles… En attendant, ne vous inquiétez pas trop, d’accord ? Je vais vous prescrire une radio et vous donner un traitement pour atténuer les douleurs. Tenez-moi au courant », conclut-il en la saluant de loin.
II
« Mais tu le savais, toi ???? » Elle tournait en rond dans le salon de l’appartement de sa mère depuis une bonne dizaine de minutes. Sa génitrice regardait fixement le plancher. « Mais réponds, c’est insupportable ! Tu te rends compte que j’ai un balai dans le cul, que tout le monde le savait sauf moi ! »
« Ma chérie, c’était compliqué d’en parler. Ton père et moi avions des doutes depuis ton enfance. Tu étais tellement sérieuse qu’on se demandait si quelque chose ne clochait pas. Mais comme tu étais très souple en même temps, on se rassurait en se disant que tu avais été épargnée. Tu te rappelles, comme tu gérais le grand écart en cours de gym ? »
« Oui, le grand écart facial, je le réussissais, mais ça faisait un mal de chien. Et du coup, je suis la seule de la famille ? Tu dis que tu avais des doutes, mais comment tu aurais pu soupçonner ça ? »
« Mamie Thérèse », souffla sa mère. « Quoi, mamie Thérèse ? » « Mamie Thérèse en avait un. Toute sa vie, elle l’a traîné. Et tu penses bien qu’à l’époque, ça ne se soignait pas et surtout, on n’en parlait pas ! » « Mais ça se traduisait comment ? Et comment tu l’as su ? » « A son décès. Au moment de l’incinération… Apparemment, le sien était un modèle avec du métal. Ca a sonné dans le four, et ça a failli faire disjoncter le système de brûlage. » « Tu déconnes ?? » « Non, je te,jure, on a retrouvé le manche à balai et la pièce de métal parmi les cendres… Mais elle ne s’était jamais plainte. On a juste compris, après, avec les cousins, d’où venait cette rigidité perpétuelle qu’elle avait. » « Ah ben c’est génial, j’adore. Et toi, tu t’es fait dépister ? » « Oui, quand j’ai eu 20 ans, et les examens n’avaient rien donné… » « Youpi, ça a donc sauté une génération. Franchement, c’est la classe.»
Sa mère lui étreignit l’épaule. « Tu sais, chérie, balai ou pas balai, je t’aime et ton père aussi. » C’est le moment que choisit l’homme à tout faire de la copropriété pour passer devant la fenêtre, une pelle à la main. Elle fondit en sanglots.
III
Elle tenait sa radio serrée contre sa poitrine. Le spécialiste avait du retard, et son anxiété montait crescendo. L’examen au cabinet de radiologie avait été éprouvant. Le radiologue l’avait rudoyée : « Oh mais vous savez, on en voit tous les jours, des cas comme le vôtre, faut vous détendre madame. Faut arrêter de chouiner pour un rien ! » Elle aurait bien aimé l’y voir, lui. Les douleurs s’étaient atténuées grâce aux comprimés prescrits par le médecin traitant. Mais la conscience aïgue d’avoir un article de quincaillerie complet logé dans son séant l’empêchait de dormir.
La porte du cabinet s’ouvrit. L’entraillologue était grand, chauve comme un œuf, avec des lunettes qui lui faisaient penser au Premier ministre lors de son allocution de la veille. On en avait repris pour six mois de masques et de gel qui pique sur les mains. « Ca va pas m’aider à me détendre », songea-t-elle, avant d’entrer dans la vaste pièce.
« Alors, madame, c’est votre médecin traitant qui vous envoie pour un soupçon de balayus maximus, c’est bien cela ? » « Oui, j’ai de forte douleurs là où vous imaginez, et il m’a prescrit une radio. Je l’ai amenée. » Le médecin déplia sa haute silhouette de derrière son bureau pour examiner le cliché. Le balai y apparaissait en négatif, dans toute sa splendeur, botte de paille infiltrée quasi entre les poumons, et manche positionné droit comme la justice, son extrémité placée à quelques centimètres en amont du rectum. « Hum, effectivement, peu de place pour le doute, marmonna le médecin. Mais plutôt que de balayus maximus, je parlerais davantage de balayus feministus… » « C’est-à-dire ? », l’interrompit-elle. « Nous allons vérifier : vous êtes féministe ? » « Ah, oui, certainement, et depuis des années ! » « C’est un signe qui ne trompe pas », affirma le praticien. « Et pourquoi ? » « La dernière étude de l’Inserm est formelle : on recense une incidence du syndrome du balai bien plus élevée chez les personnes se reconnaissant comme féministe que chez le reste de la population. Il semblerait que l’aigreur provoquée par ces… convictions concourent à modifier une hormone dans le corps. Celle qui permet de supporter le patriarcat. » « Attendez, il y a une hormone qui permet de supporter le patriarcat ? » Il roula des yeux. « Evidemment ! Vous voyez bien que le système roule tout seul depuis des millénaires. L’homo sapiens s’adapte en permanence. Il s’est donc mis à produire une hormone pour mieux supporter le système. »
« Ah oui, en effet, ça semble plausible, murmura-t-elle. Sauf que moi, manifestement, mon esprit ET mon corps le rejettent…» « Vous n’êtes pas la seule, loin de là, tempéra le spécialiste. C’est à vous de décider ! On vit très bien avec, je vous assure. Après, il est certain que cette rigidité peut vous empêcher d’avoir des relations harmonieuses avec les autres…Vous serez certainement plus aimable, au sens premier du terme, si vous optiez pour la balayochtomie. » « Au sens premier du terme, vous voulez dire, au sens de ce qui est acceptable par la majorité ? Je m’en fous de faire l’unanimité, moi ! » « Vous voyez, vous vous emportez ! C’est typique, typique », sussura-t-il en dodelinant doctement de sa grosse tête. « Ecoutez, vous avez une semaine de délai de réflexion. Prenez le temps de penser aux conséquences et voyez avec ma secrétaire lundi prochain. Mon planning d’opération se remplit à vue d’oeil. Sale période… »
IV
« Non, mais meuf, tu crois vraiment que tu vas plus pécho si on t’enlève ce truc du cul ? » Bonnie éclata de rire, de l’autre côté de l’écran du téléphone. Son amie s’interrompit pour boire une lampée de gin. En fond sonore, Robert Smith s’égosillait. « Oui, mais tu sais, répondit Audrey, j’ai fait le lien : comme les poils du balai atteignent presque mes poumons, je me dis que c’est à cause de ça que j’ai une gêne respiratoire le soir avant d’aller dormir… »
« Ah oui, c’est tout à fait possible. Ca, c’est un vrai argument : dégager ton plexus, mieux recevoir les énergies, c’est ok. Mais voilà, ce que je veux te dire, c’est que les arguments du doc, c’est du jugement de valeur. Tu trouveras quelqu’un qui t’apprécie, balai ou pas balai quoi ! Quand tu vois le nombre de catégories cheloues sur Youporn, et le nombre de trucs que les gens se mettent dans le cul, moi je t’assure, que y’en a pour tous les goûts ! » Elles pouffèrent.
Bonnie reprit : « Et puis en vrai, j’aime assez l’idée. En fait t’es une sorcière avec balai intégré ! C’est ce que tu voulais non ? »
« Ouais, t’as raison. Allez, je vais faire un tour au-dessus des toits, je te laisse. » Elle reposa le téléphone, songeuse.
V
Tiens, il manquait une ampoule au néon, remarqua-t-elle. Allongée sur le lit- brancard juste devant la porte de la salle d’opération, elle attendait que l’anesthésiste arrive pour l’envoyer dans les limbes. « J’ai tellement hâte que ce soit fini », songea-t-elle.
Elle s’était arraché les cheveux pendant tout le délai de réflexion. Le garder ? L’enlever ? Elle avait bien vécu 35 ans avec ce balai, ce n’était pas maintenant qu’elle allait changer… Et puis, elle avait peur de s’écrouler si on lui ôtait ce qui avait fait office de colonne vertébrale de renfort. Car oui, elle était rigide, mais elle tenait la route. Plus de syndrome du balai l’aiderait à mieux respirer, mais elle avait eu peur de perdre sa singularité.
Finalement, l’argument de la santé l’avait emporté, assortie de la peur que le balai ne se développe encore davantage. On avait vu des gens, lui avait glissé la secrétaire de l’entraillologue, dont le balai finissait par leur sortir des oreilles ! Une sorcière, oui. Un phénomène de foire, non !
L’anesthésiste arriva. Replète et souriante malgré sa charlotte, ses gants et son double masque, elle lui prit la main brièvement avant de positionner la perfusion. « Alors, vous êtes prête ? » « Pas vraiment, répondit-elle. Mais j’imagine que maintenant, c’est trop tard pour une réclamation… » « Oui, en effet. Vous comptez avec moi jusqu’à cinq ? Un, deux, trois… »